
|
ALLA RUSU : MONDES SCINTILLANTS Siècle ô siècle des nuages Guillaume Apollinaire
« Après avoir connu les règles, tu réussiras dans les changements », dit le peintre chinois Chi-Tao. L’école très variée mais solide traversée par Alla Rusu a favorisé la précision de ses choix et l’autonomie de sa recherche. Dans ses improvisations – l’architectonique sous une apparente légèreté -, sont présentes la culture de la technique picturale, la compréhension de la surface de la toile et de ses possibilités. Dans ses fantaisies picturales impétueuses et spontanées, seul un regard très expérimenté sentira un enracinement dans la culture des temps passés. La pensée célèbre d’Ors y Rovira, « Tout ce qui est dépourvu de tradition deviendra plagiat », rappelle que l’absence de racines n’est que mystification ou imitation dissimulée. Rusu s’appuie sur le classique pour y puiser la liberté et la possibilité de dialoguer. Parmi ses préférences artistiques on dénombre des phénomènes et des maîtres qui, semblerait-il, sont très éloignés les uns des autres : l’Egypte, l’Inde, Vélasquez, Munch, Morandi, Malevitch, Petrov-Vodkine. Alla Rusu recherche probablement en eux, avant tout, ce qui communique à l’art sa gravité, son sérieux, la sensation d’éternité, c’est-à-dire la combinaison d’une approche artistique libre, d’une profondeur émotionnelle et de l’intensité de la facture. Si l’on se réfère aux critères traditionnels sur les genres, Rusu est plutôt un peintre urbaniste : ses motifs sont la ville, ses fantômes, ses rangs associatifs, ses rythmes, ses harmonies de couleurs. Bien entendu, comme tout peintre authentique, elle ne reste pas tributaire d’un seul genre, mais son art évolue toujours et infailliblement dans l’espace émotionnel et plastique de la ville, que ce soit un portrait, une nature-morte ou une scène de la vie quotidienne. Si le paysage urbain, dans ses tableaux, est éloigné de la représentation habituelle des bâtisses ou des quais, il n’y a pas non plus chez elle un seul portrait ou une seule nature-morte au sens traditionnel, normatif du terme. Les rues, les personnages et les objets se fondent en une substance artistique indivisible, largement indépendante du monde des choses. C’est comme si les images et les souvenirs, vivant dans une mémoire visuelle et émotionnelle, vibraient à la surface du tableau, entrant avec aisance - tout ensemble ou isolément - dans notre conscience, générant un champ associatif complexe et envoûtant (Tallinn, 1993). L’Estonie est la première patrie de l’âme de l’artiste, et Rusu extrait de sa sphère iconographique les rythmes secrets et troublants, les touchés chromatiques nerveux. Le coloris et les syncopes rythmiques révèlent une nouvelle finesse, la plastique et l’architectonique de la ville s’entrelacent avec des éclats de portraits de personnes et des molécules de souvenirs qui s’accrochent les unes aux autres (Rencontre à Tallinn, 2002). On peut ici deviner l’écho lointain des leçons de Petrov-Vodkine avec son espace sphérique « planétaire ». Il est rare de rencontrer de nos jours un peintre dans l’art duquel, comme chez Alla Rusu, le « background » classique fusionne avec un sens aigu et précis de la modernité. De plus, d’une modernité comprise non pas comme une somme de procédés modernes et à la mode, non pas comme un passe-partout pour entrer dans l’actuel « main-stream » de mise, mais comme la faculté de résonner aux codes actuels tout en gardant sa propre et unique intonation. Aussi bien riche de sens que plastique. Il a déjà été dit qu’Alla Rusu est dotée d’un tempérament artistique et d’une vitalité rares. A une époque où la substance même de l’art est si souvent frappée d’anémie et bat volontiers en retraite devant la pression d’interprétations trompeuses, cette qualité est salvatrice. Depuis le début du XX siècle, la conscience culturelle de l’humanité est à ce point douée (ou accablée !) de cette mémoire particulière, définie par Malraux dans le titre de son livre, comme étant Le Musée Imaginaire, que voir le monde de manière ingénue devient à peine possible. Le piège le plus répandu sur la voie des artistes jeunes et ambitieux est la répétition. Surtout s’ils ne sont nullement soucieux de l’aspect riche de sens de l’art. Quand un peintre a quelque chose à dire, il lui est plus facile de s’approprier non seulement les outils plastiques de manière générale, mais aussi tout ce qu’il emprunte consciemment ou inconsciemment à la sphère iconographique déjà existante. Alla Rusu aime et peint beaucoup Saint-Pétersbourg. Mais comment peindre cette ville, lorsque derrière l’expression habituelle « paysage pétersbourgeois », il y a une avalanche d’associations et de citations familières et raffinées. Que ce soit « la ville la plus préméditée » de Dostoïevski, ou les strophes chrestomathiques de Pouchkine, ou le Nevski de Gogol, ou les syncopes menaçantes de la prose d’Andrei Belov, ou les gravures de Ostrooumova-Lebedeva, ou les dessins de Doboujinski. Comment avoir un regard neuf sur ces bâtisses et berges enveloppées du voile à peine transparent des métaphores, formules et interprétations plastiques connues dès l’enfance ?… Comment peindre Venise, illuminée par la peinture de Giambellino et Tintoret, tant de fois représentée par Canaletto, Venise, qui a trouvé une autre vie, redoutable, grâce à Fellini, Hemingway, Mann ? Venise qui, à en croire Robert Browning, a dilapidé tout ce qu’elle possédait (« Venice spent what Venice earned »). Pour cela, il me semble qu’il faut au moins trois conditions. Le talant, l’école, le respect de la tradition et l’audace de s’en libérer au bon moment. Aussi, la faculté de ne pas simplement voir la singularité des maisons, des canaux, des quais, de l’eau, mais encore de ressentir en tant qu’événement artistique son propre vécu dans ce milieu ; la faculté de relier objectivement l’éternel et le beau olympien à l’expérience émotionnelle et créatrice personnelle. « La beauté est inaccessible à la raison de ce monde, et la co-création entre le spectateur et le peintre a toujours été la condition de la pleine connaissance de la beauté », a écrit Serghey Makovski. Alla Rusu s’adresse, comme Stendhal dans La Chartreuse de Parme, aux « happy few » qui recherchent dans le tableau non pas la représentation de la ville, mais la sensation individuelle qui s’en dégage, l’ensemble des visions engendrées par elle, la fée Morgane urbaniste qui pour tout peintre est unique. Rusu récompense généreusement le spectateur dépourvu d’oisiveté, attentif. L’appréhension aiguë, autonome et très personnelle de la ville s’associe dans ses tableaux à la sensation individualisée de la vie à l’intérieur de ces villes. Il apparaît que la substance libérée et vive de l’inconscient se fond dans le lit d’une vision « structurée » tranquille et sereine et qu’elle se réalise dans des images rappelant de loin la réalité, revêtues d’une forme mystérieuse, énigmatique et carnavalesque. Ce faisant, Rusu travaille passionnément, comme les peintres d’autrefois, d’après nature, mais en filtrant d’emblée la réalité au travers de son monde intérieur propre. Venise ou Saint-Pétersbourg, ou encore Tallinn, tout ceci est avant tout un lieu de vie pour l’âme du peintre, touchée et inspirée par les vieilles pierres de ces villes tant aimées. Les maisons, les colonnades, les canaux, les toits s’entrelacent en une farandole animée, scintillant des chatoiements irisés des couleurs, l’allégresse se mêle à la tristesse, une sorte d’esprit hoffmannien semble hanter les façades des palais vénitiens, doués d’une étrange mobilité vacillante. Les villes s’écroulent, se désagrègent, réapparaissent, illuminées et transfigurées par les souvenirs, les pensées et les comparaisons. Se transposent à l’extérieur comme à l’intérieur, en toute liberté : les fantômes des décorations du théâtre Mariinski semblent faire partie de son architecture, la Kunstkamera rayonne de mirages lumineux (Mariinski, août, 2002, Kunstkamera sur la Neva, 2002) ; de même que les lueurs de la lagune vénitienne, les pavés en mosaïque des places, les arcades et les gondoles, tout se synthétise en une structure dynamique et vive qui est le fruit des observations, de la libre fantaisie et des souvenirs aigus. Il en va de même pour les personnages peints par Rusu, que ce soient des portraits ou des personnes dont on ne fait que deviner la ressemblance lointaine à un « héros lyrique », ils sont les acteurs d’une comédie de masques (« commedia dell’arte ») mystérieuse et lumineuse plutôt que des participants concrets à un drame de la vie. Ils sont dans la ville et la ville est en eux (Femme dans la ville, 1995, Elena à Saint-Pétersbourg, 1995). La substance picturale, l’écriture personnelle, le touché de la toile, tout ceci chez Rusu est à la fois reconnaissable, individuel et, ce qui est d’importance, ne s’est absolument pas transformé en un système figé. Sa spontanéité est le fruit, si ce n’est de la raison, tout du moins de l’expérience, associée au professionnalisme et à l’audace, elle ne craint ni de devenir une autre, ni de n’être qu’elle-même. Le touché franc (presque un trait) de la couleur pure accompagné de la sorcellerie raffinée de taches vacillantes, le grotesque, passant naturellement à une sorte de méditation picturale. Et tout cela infuse dans un amour tendre et actif pour les bases du métier, pour le « bourdonnement de la toile », pour le processus même de création du tableau, lorsque le touché du pinceau sur la toile est en soi capable d’apporter de la joie au peintre. Joie qui se transmet infailliblement au spectateur. Le monde artistique de Rusu est immense, sa sensation de la vie et de l’art comprend non seulement l’expérimentation audacieuse, mais aussi une culture profonde, constamment en voie de perfectionnement. Elle est reconnaissable et continuellement neuve. Le prix de ce mouvement inébranlable et de la fidélité à soi-même, elle est la seule à le connaître, elle qui sait travailler jour et nuit, coupée du monde et des soucis futiles. Le peintre n’a pas de souliers de fer et son chemin est ardu et rocailleux. Mais le spectateur reconnaissant et actif puise dans l’art d’Alla Rusu la certitude que la véritable qualité et la véritable individualité demeurent, comme par le passé, synonymes de dignité artistique. Sa peinture est le témoignage indubitable d’une aspiration heureuse à la nouveauté atteinte au prix de souffrances, à la libération de la tromperie post-moderne, à la découverte non seulement du nouveau, mais aussi du fondamentalement différent. Du soi. Mikhail GERMAN Saint-Pétersbourg, 2004 |
|
Plus qu'un compromis entre le traitement des apparences et l'abstraction, la peinture d'Alla RUSU avoue le plus souvent ses sources. Néanmoins, elle ne se borne pas à la stricte interprétation du visible, car elle n'établit pas de frontières entre les deux genres si longtemps opposés. Ce qu'elle nous restitue, avec une souple délicatesse de la touche et un esprit constructif sous-jacent, ce sont les impressions dominantes de ses thèmes de prédilection, cet accord intime, noué simultanément avec le monde extérieur et son monde à elle, et en surplomb, le passage du réel, davantage que le réel. Maintenant, si l'on devait absolument spécifier son approche, on la rangerait volontiers dans cet espace intermédiaire où les contraires ne se contredisent plus. |